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Le recommencement

April 2020
つゝかえて また始めから 茶摘唄
tsutsu kaete
mata hajime kara
Chatekiuta
À chaque nouvelle rangée
il recommence du début
le chant de la cueillette du thé

Akiko Noguchi

Se donner du cœur à l’ouvrage assure la continuité de l’œuvre et son peaufinage. Souvent il faut repartir du début pour avancer, de nouveau et encore de nouveau. Comment ne pas perdre courage ?

L’impression est de recommencer ce que l’on a déjà fait. Mais entretemps on a changé, les nuages se sont accumulés ou au contraire dispersés, la tâche n’est jamais tout à fait la même. C’est dans l’attention à ces détails que la saveur de recommencement peut se développer pour améliorer le geste, l’écrit, la partition…

Chaque geste mérite attention. Les Japonais l’appellent le « ki do ma » : au moment approprié, à la bonne intensité et à la juste distance. La justesse est au cœur de l’adéquation entre le mouvement et son environnement.

Les anglophones l’appellent le “try and fail” : essayer et se tromper, puis recommencer, jusqu’à s’approcher du mieux que l’on peut faire.

La qualité du geste d’accompagnement est tributaire des deux : il lui faut la précision du « ki do ma » et le tâtonnement du “try and fail”, car l’un ne va pas sans l’autre. La recherche de la justesse deviendrait un absolu intolérable d’exigence alors qu’il nous faut tenir sur le long cours du recommencement.

Il y a dans le geste répétitif l’espace et le temps pour se pencher sur lui : l’esprit est au calme et les sens déployés. Il est l’occasion de parfaire son rythme et son dessin, en laissant les enjeux au vestiaire. Il donne la possibilité de le rendre neuf à chaque instant.

Depuis que le monde est monde, aucun geste ne peut se vanter d’être inconnu au répertoire. Après tout, il n’y a que trois dimensions pour structurer un mouvement et nous n’avons que deux mains et un corps pour accompagner les sensations internes qu’ils perçoivent. Mais chaque geste peut revendiquer d’être unique dans son interaction avec ce qu’il anime.

Dans son répertoire sensoriel et gestuel, l’accompagnant va de pressions en tensions pour répondre aux besoins sensibles avec la main, la paume, une articulation, le doigt, sa pulpe ou son ongle.

Les pressions du plein perçoivent une force de résistance.Ces appuis sont les plus nombreux et habituels, et une fois accomplis, soulagent la pression interne ressentie par l’accompagné, lui apportant une détente profonde.

Plus rares, les pressions du vide n’offrent aucune résistance à la main qui a l’impression de tomber dans un vide jusqu’à atteindre un fond. Le retour de cette pression peut être immédiat ou se faire attendre quelques secondes ou minutes, mais toujours une force vient de profond soulever la main et la remettre à niveau. Des épisodes de déprime, anciens ou récents,ont l’air de se résoudre avec ce « comblement » du vide.

Parfois, les pressions exercées par la main sont révélantes. Elles révèlent une douleur pour la dissoudre.

Parfois au contraire elles sont apaisantes, lénifiantes, elles décongestionnent ou désencombrent les tissus organiques.

Comme en regard avec les pressions, les tensions exercées par la main semblent leur redonner « de l’air et de l’espace ».

Les étirements, écartements, rapprochements, oscillations, tremblements, vibrations..., facilitent les remises en forme et en place.

Particulier aux fascias,le geste de leur accompagnement est reconnaissable entre tous : ça glisse. Un seul glissé par fascia est suffisant pour qu’il se remette en place, et il n’y a pas à y revenir. Les poussés-tirés sont un peu plus lents, pesants et font de nombreux allers-retours avant que le fascia retrouve son dynamisme.

Entre pression et tension exercées par la main, c’est une histoire d’amour. Chacune a sa part d’autonomie mais les deux travaillent ensemble : en pressant je tire, et pour tirer, je presse.

Tour à tour chaîne et trame, pression et tension jouent le rôle de navette, comme les cueilleuses de thé qui reprennent leur chant à chaque rangée…

Le vocabulaire du yukidō

Accompagner

En yukidō, la relation de soin se situe entre un accompagnant et un accompagné, elle consiste à « aller avec » de façon active mais non interventionniste. Par extension, accompagnement.

Besoin sensible

Pendant l’accompagnement, indication par la sensation interne de ce qui est bénéfique, nécessaire et suffisant à l’organisme, en termes de température, consistance et mouvement.

Fascia

Terme anatomique désignant le tissus conjonctif qui enveloppe muscles et organes. Les fascias portent différents noms selon leur densité fibreuse : périoste pour les os, aponévrose pour les muscles, péricarde pour le cœur, plèvre pour les poumons, méninges pour le cortex, périnèvre pour les nerfs etc.

Glissé, poussé-tiré

Gestes d’accompagnement des fascias. Pendant un glissé, la main contacte le fascia qui lui indique comment le faire glisser dans la direction imprimée par le choc à l’origine du déplacement, avant de revenir à sa place initiale, plus lentement. Le tiré-poussé répond aux besoins de remise en forme des fascias.

Pressions du plein

Pendant l’accompagnement, la main perçoit les besoins de pression et rencontre le plein. Les glissé, appui, enfoncement par exemple sont suivis du : retour du glissé, rebond, dégagement selon que la main revient en place, rebondit ou s’éloigne.

Pressions du vide

Pendant l’accompagnement, la main perçoit les besoins de pression et rencontre le vide. Aspiration du vide, creux et ligne en creux se comblent en ramenant la main en surface par une poussée douce qui vient du fond contacté.

Pressions révélantes ou apaisantes

La pression exercée révèle ou apaise les sensations internes rencontrées.

Sensation externe

Sensation transmise par les organes sensoriels périphériques et se rapportant à des objets extérieurs.
https://www.cnrtl.fr/definition/sensation

Sensation interne

Sensation que le sujet rapporte à son corps, à une partie de son organisme.
https://www.cnrtl.fr/definition/sensation