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L'attente

September 2019
待宵の 枝豆いつの まにか減り
Machiyoi no
edamame itsuno
manika heri
Attendre la nuit –
les apéritifs de soja
soudain presque tous disparus

Akiko Noguchi

Paisible ou anxieuse, l’attente est toujours surprenante. La pensée essaie de se fixer sur ce qui n’est pas encore là mais qu’elle anticipe : la venue de l’aimé, la peur d’une catastrophe, la prémonition d’un destin. On s’attend à ceci ou cela. Enjeux et désirs sont au rendez-vous, se frayant un chemin dans le dédale de nos émotions. Le temps est comme suspendu, immobile et nous paraît interminable : que la chose attendue arrive et il reprendra son cours !

Rien de ce qui se passe pendant l’attente n’a d’importance, la vie est entre parenthèses, en mode automatique. On mange, dort, parle… sans s’en rendre compte. De temps en temps, un moment de lucidité : tiens ! mon assiette est vide, il est déjà nuit, j’ai oublié que j’étais là.

L’apprentissage du soin par les mains semble fait d’attente :

« - Alors, vous posez les mains ici et là, puis vous essayez de sentir ceci ou cela. »

Seule la forme des organes, leur température, texture et mobilité se révèleront, assez constantes pour être perçues de l’extérieur. La main va pouvoir ainsi « enregistrer » les pouls, le péristaltisme des organes, leur positionnement… et l’ensemble de ces informations lui permettra de poser un diagnostic pour établir un protocole de soin.

Mais les flux incessants et changeants qui animent les organes – « le flux naturel des réponses homéostatiques » (1) – resteront lettre morte : nulle information ni transformation ne transparaîtront.

Or, c’est bien la sensation interne dont la main a besoin, dans un toucher soignant qui accompagne les capacités homéostatiques à l’œuvre dans l’organisme. Pour épouser les mille expressions involontaires du corps accompagné, pour répondre aux besoins sensibles que ses sensations internes expriment, le toucher se doit d’être actif mais non velléitaire : on parle de non-faire et de vide d’intention :  le wu wei chinois et ses équivalents japonais que sont le tenshin et le mushin.

Anticiper les sensations internes pour les amener vers l’harmonie ? Autant imaginer que la mer ressemble à la carte postale que l’on vient de découvrir et vouloir qu’elle s’anime. Les visualiser pour mieux les orienter ? L’involontaire a besoin de liberté pour communiquer et évoluer vers un mieux.

La main doit « se rendre » à l’instant, sans en attendre quoi que ce soit, plonger dans la durée pour résoudre le temps. Au lieu de se tourner vers ce qu’elle pense devoir sentir ou faire, elle se retourne sur elle-même.

Plutôt que de chercher à percevoir les sensations qui ne lui appartiennent pas, la main observe ses propres sensations internes faisant « miroir » à celles de la partie accompagnée. Alors seulement elle peut éventuellement agir en connaissance de cause, avec précision et dans le non-faire.

L’assiette est vide mais l’esprit se réveille de son long sommeil. Il découvre en flots continus la mouvance des sensations internes, celles-là même qui augurent de l’état du monde et de nous-mêmes, se donnant la main.

(1) Damasio, Antonio (2019). L’ordre étrange des choses. Paris : Odile Jacob. Citation p. 157.

 

Vocabulaire du yukidô

Accompagner

La relation de soin en yukidō se situe entre un accompagnant et un accompagné, elle consiste à « aller avec » les sensations perçues, de manière active mais non interventionniste. Par extension, accompagnement.

Besoin sensible

Pendant l’accompagnement, indication par la sensation interne de ce qui est bénéfique, nécessaire et suffisant à l’organisme, en termes de température, consistance et mouvement. Les besoins sensibles traduisent un impératif homéostatique.

Durée

Concept élaboré par Henri Bergson qui oppose la notion de durée à celle de temps, et qu’il projette dans l’espace.

Flux interne

Selon le yukidō, force organique qui mobilise les températures, consistances et mouvements internes au corps. Les flux se distinguent des fluides corporels en cela qu’ils les animent et modulent.

Homéostasie

Homéo : semblable ; stasie : situation. Tendance de l’organisme à maintenir ou ramener les différentes constantes physiologiques (température, débit sanguin, tension artérielle, etc.) à des degrés qui ne s’écartent pas de la normale. (Source : TLF)

Involontaire (l’)

Le yukidō émet l’hypothèse d’un involontaire qui serait au corps ce que l’inconscient est à l’esprit. Ce terme fait référence aux actions du systèmes nerveux autonome et des systèmes endocrinien et immunitaire qui assurent les processus de régulation interne avec l’homéorhèse et l’homéostasie.

Mushin 無心

Vide d’intention. Innocent, sans ego.

無 (mu) levide – 心 (shin, kokoro) cœur, centre, esprit.

Littéralement : le vide dans le cœur-esprit. Notion fondamentale en seitai et dans les arts japonais en général, reprise en yukidō.

Non-faire

Différent du « rien faire » mais proche du « laisser faire », le non-faire dans les arts orientaux a une connotation positive qui envisage l’action sous son aspect immanent.

Sensation externe

Sensation transmise par les organes sensoriels périphériques et se rapportant à des objets extérieurs. (Source : TLF)

Sensation interne

Sensation que le sujet rapporte à son corps, à une partie de son organisme. (Source : TLF)

Tenshin 天心

Cœur du ciel pur, non-agir.

天 (ten) ciel, paradis, Dieu – 心 (shinkokoro) cœur, centre, esprit.

Littéralement :centre du ciel.

Terme utilisé en aïkido avec la notion d’esprit calme, et repris en seitai puis en yukidō. Selon Itsuo Tsuda : État d’esprit de non-faire comparable à un ciel sans nuages.

Wu wei 無爲 

Concept chinois taoïste, qui peut être traduit par non-agir ou non-intervention.

無 (wu) une action d’une multitude d’hommes sur une forêt ; déboisement. Prend le sens de négation.

爲 (wei) faire, pratiquer, agir, agir en qualité de.

(Source : Posture et Shiatsu, mémoire de Thierry Lambert rédigé au cours de sa formation auprès de l'ARTEC)